POUR EN FINIR AVEC LE BÉTON ARMÉ ET SON MONDE

Réflexion sur le béton tirée du récent livre "Béton, arme de construction massive du capitalisme" d’Anselm Jappe

INTRODUCTION

« Le béton incarne la logique capitaliste », voilà comment Anselm Jappe commence la présentation de son nouveau livre "Béton, arme de construction massive du capitalisme" publié en octobre dernier aux éditions L’échappée, collection pour en finir avec.

Au même moment débutait, sur la colline du Mormont, ce qu’on appelle aujourd’hui la première ZAD de Suisse. Le timing fut donc tout bien choisi, voilà que des activistes écologistes et anticapitalistes, comprenant les limites des rouages politico-économique en marche, entreprennent de faire opposition physiquement aux forces destructrices de notre monde. Perché au Nord de la ville de Lausanne, leur objectif est commun à celui du professeur de philosophie, les militant.es.x.s veulent mettre en lumière les pratiques écocidaires et socialement destructrices de l’industrie cimentière, principalement les activités du géant international LafargeHolcim. Dans le même temps donc, le théoricien de la critique de la valeur le démontre remarquablement ; les ravages liés à l’essor du béton armé dans le domaine de la construction sont d’envergure, le béton armé étant parfaitement adapter au développement capitaliste selon lui. Seulement, en Suisse comme ailleurs, les critiques à l’égard du béton ne fusent pas, et c’est pour cette raison que nous prenons le temps ici de resituer une partie des propos d’Anselm Jappe. Notre combat, tout comme sa critique, ont pour but d’amener le béton et son monde – le système capitaliste – dans le débat public. Il est devenu urgent de repenser notre modèle de société et nos attaches culturelles à certaines pratiques. Le moment de crise sanitaire, sociale, économique et écologique que nous traversons aujourd’hui doit nous amener, sans plus attendre, à de nouveaux récits. La nécessité de s’extraire de la logique marchande capitaliste que le béton incarne fait partie des impératifs actuels.

Seulement deux semaines plus tard, c’est Greenpeace qui se mêle à la danse, en publiant un rapport accablant sur LafargeHolcim. Celle-ci les tiens pour responsables de plus de 120 cas de pollution environnementale et de violation des droits humains dans 34 pays différents. Ce rapport illustre magistralement le combat que nous menons et étaye de manière plus sûre encore les propos d’Anselm Jappe. Mêlant destruction globalisée, atteinte aux droits humains et à l’intégrité physique des personnes, imbrication dans un système socialement et écologiquement destructeurs, LafargeHolcim et le béton sont, plus que des armes de constructions, de véritables armes de destruction massives du vivant.

CONTEXTE HISTORICO-POLITIQUE

Du point de vue historique, il y a une distinction relativement importante à esquisser. D’un côté on peut placer le béton où mortier et de l’autre le béton armé. Je vous l’accorde, l’un est constitutif de l’autre mais pourtant la distinction nous importe. En effet, c’est le passage à l’usage de l’acier qui a permis l’utilisation généralisée du béton armé que l’on constate aujourd’hui. C’est, en conséquence, ce matériau-là précisément – qui se marie si bien aux rêves de grandeur du capitalisme –, qui a garanti l’expansion démesurée de nos infrastructures et les ravages qui en résultent. L’utilisation antérieur du béton ou mortier était d’une échelle moindre comparée à celle du béton armé. Jusqu’au début du XXe siècle on pourrait affirmer que l’utilisation du béton ne pose pas de problème majeur et est partie intégrante de l’art de bâtir et de l’artisanat. À l’art de bâtir, il y est coextensif depuis presque 10'000 ans. Il fait même partie des matériaux utilisés dès les premières constructions humaines. Sans armature, le béton s’utilise pour lier les pierres entre elles, du moins jusqu’à l’époque romaine, qui a vu naître des structures ou le béton était cette fois utilisé en monolithe. Le Panthéon est l’exemple le plus probant des prouesses techniques réalisées à cette époque. Sa coupole est faite de béton sans armature et se tient toujours dans la ville de Rome après près de 2000 ans. Le béton qui a édifié les structures romaines disparues à la chute de l’empire et ne fut que vaguement repris au début de la révolution industrielle. C’est d’ailleurs celle-ci, la révolution industrielle – ou les débuts du capitalisme –, qui pousse à marier le béton à l’acier afin de coupler leurs résistances physiques.

Le Plan voisin pour Paris par Le Corbusier. Exemple probant des idéaux totalitaires de tabula rasa qui animaient l’architecte Franco-Suisse. Il prévoyait de raser la rive Droite de Paris pour bâtir dix-huit gratte-ciel de 60 étages pouvant accueillir jusqu’à 700 000 personnes.

Le béton armé fait donc sa grande apparition à la fin du XIXe siècle. C’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à remplacer les méthodes traditionnelles de construction et à changer la face du monde. Mais il a fallu quelques 70 ans avant qu’il occupe la place centrale qu’il occupe aujourd’hui. Après la seconde guerre mondiale le béton s’impose donc en maître dans la construction. C’est le mouvement moderne qui, depuis le début du siècle porte - sous couvert de progressisme - le béton comme un matériau révolutionnaire. Même des figures avec des visions très totalitaires tel que Le Corbusier sont encore chéries et ventées par leurs compères contemporains pour leurs idées (à l’EPFL comme ailleurs). Seulement ce que nous a amené l’architecte Franco-Suisse proche des tendances fascistes n’a rien de remarquable, il prône l’uniformisation des modes de vies comme des bâtiments.  Très tôt, le béton armé impose son « impérialisme », en voulant s’appliquer partout comme un matériau universel. Le Corbuiser proposait « une seule maison pour tous pays, tous climats : la maison a respiration exacte ». Mais quelle maison ? La logique du fonctionnalisme, riche à ses yeux, est dans un premier temps de définir les besoins et fonctions de « l’homme moderne » comme il l’aurait dit. Nul n’aurait pu plus que lui cristalliser les schémas de domination structurels préexistants. Ainsi, considérant comme « biologiques » – physiologiques et éternelles – les fonctions et besoins qui sont sociaux et inhérent au système capitaliste, Le Corbusier impose par l’ordre, au plus profond de nos quotidiens l’idéologie capitaliste, conservatrice et détruit toutes possibilités de s’extraire du cadre imposé. Pour lui, la ville est au service du travail, les rues sont aménagées comme des « usines » et le milieu naturel est réduit à de simples espaces verts. Non sans influence, les idées propagées par les folies du tabula rasa et autres frénésies totalitaires du mouvement moderne ont forgés les villes contemporaines et pour une raison assez simple : le béton armé comme les idées du Corbusier, correspondent et renforcent à merveille le système capitaliste, la logique marchande.

BETON ET CAPITALISME

Pourquoi maintenir ce lien entre béton et capitalisme ? Pourquoi un matériau de construction et un mode de production et de reproduction matérielle seraient-ils liés ? Et comment ? C’est là tout l’intérêt du livre d’Anselm Jappe, de comprendre l’imbrication entre l’un et l’autre pour étayer sa critique de la valeur. Mais globalement, on connaît très bien la capacité que peuvent jouer les projets faramineux pour relancer la croissance économique. Le New Deal aux États-Unis l’a démontré en théorie et en pratique avec l’œuvre emblématique de celui-ci, le barrage Hoover, la plus grande structure en béton du monde à l’époque avec 3.3 millions de mètres cubes. Aucun produit n’est plus à même de contribuer à l’augmentation du produit industriel brut que le béton. Aujourd’hui, en suivant la même logique destructrice – ne prenant en compte que le profit – les dirigeants chinois se voient obliger de bétonner indéfiniment (eux qui, depuis 2003, produisent tous les trois ans autant de béton que les USA pendant tout le XXe siècle). Pour cause, un tiers de leur économie repose sur la construction. Ainsi, sous peine de crise économique majeure, la Chine maintient dangereusement l’extension des ravages. Les constructions doivent fleurir, qu’elles soient utiles ou pas, peu leur importe.

Le pont Morandini à Gêne est un des exemples cités par Anselm Jappe pour décrypter la durée de vie du béton armé. Laissé aux mains d’entreprise privé, l’ouvrage est devenu trop vite trop couteux en maintenance. Maintenance qui n’ont que partiellement été faites et qui ont en partie causé l’effondrement d’une partie du pont en 2018, faisant 43 mort.e.x.set 16 blessé.e.x.s.

Outre cette capacité extraordinaire de produire de la richesse (économique seulement), le béton a suivi et s’est imbriqué parfaitement dans la logique capitaliste. Il a permis de produire massivement avec des coûts de production moindre et surtout, un degré de qualification nécessaire sur les chantiers était et reste moindre également. Les conséquences de ces caractéristiques sont multiples. Grâce au béton donc, les entrepreneurs ont vu la main d’œuvre croître avec pour effet, comme pour les industries automobile ou textile, la concurrence et la baisse des salaires, maximisation de l’accaparement des richesses produites par les travailleurs pour les propriétaires capitalistes à la clé. Un intérêt particulier du béton pour le système capitaliste est aussi sa durée de vie. Contrairement à ce que l’on pense, le béton est bien moins éternel que le Panthéon le laisse paraitre. À moins de multiplier les efforts antiéconomiques de maintenance pour que les bâtiments en béton armé restent debout, ceux-ci n’ont une durée de vie que de l’ordre des cinquante ans, avec, dès trente ans un coût croissant de maintien. Contrairement à la plupart des techniques vernaculaires, le béton suit une logique d’obsolescence programmé qui permet de renouveler les constructions régulièrement et donc de faire perdurer une économie croissante dans le domaine de la construction. Ainsi la production industrielle de ciment devient structurellement indispensable puisque son utilisation est continue. Autre point de comparaison entre le système capitaliste et l’utilisation du béton armé, celui-ci a permis une véritable élimination de la diversité architecturale et une uniformisation mondiale. Fort de son impérialisme, le béton permet d’étendre partout la mondialisation, les infrastructures ainsi qu’un mode de vie destructeur et insoutenable pour la biosphère. Par ce biais, le béton armé a fait disparaitre bon nombre d’artisanats et d’arts de bâtir sur la majeure partie du globe. La standardisation qu’il amène en fait l’ennemi juré des particularités locales et des variations infinies. Anselm Jappe l’exprime ainsi :

L’importance des matériaux locaux fait partie de la diversité du monde, au même titre que la nourriture et les langues, en s’opposant à la monotonie globalisée. La modernité, qui a toujours les mots de liberté individuelle et de choix personnel à la bouche, se distingue surtout par sa monoculture dans tous les domaines. Ses résultats peuvent se résumer par les mots appauvrissement, régression et restriction des choix possibles.

On pourrait y ajouter, que la légitimation et la suprématie de cet ordre puissant des « civilisés » - ou autres termes tels que dernièrement ceux qui se rattacheraient aux « valeurs républicaines » par exemple - qui tend à s’imposer partout, construit avec lui la haine et le rejet des minorités, celles et ceux qui ne voudraient pas se conformer. Le béton produit ce même lissage, sorte d’uniformisation imposant sa culture et détruisant toutes les autres. Celle-ci s’étend sur deux plans, à l’international avec la globalisation et localement avec l’expansion sans limites de l’urbanisme et des infrastructures. Dans la suite de son explication, Jappe revient sur l’aspect culturel de l’aliénation, la société du spectacle est partout, même en nous :

Nous nous trouvons alors face à un fait tristement important, et souvent sous-estimé dans les critiques courantes du capitalisme : après plusieurs siècles de capitalisme industriel, celui-ci n’apparaît plus aux populations comme une tyrannie, un joug supporté de mauvaise grâce, une camisole de force dont on aspire à se libérer au plus tôt. Le capitalisme industriel a réussi à se présenter, au centre comme à la périphérie du système-monde, comme étant à la fois indispensable et désirable.  

Triste constat donc : au détriment de tant de destruction, le mode de vie capitaliste, son idéologie et ses armes, dont le béton fait partie intégrante, se sont imposés. Imposés par la force, la coercition, l’impérialisme et la guerre d’un côté et par l’urbanisation et l’utilisation étendue du béton armé de l’autre (pas uniquement le béton par ailleurs). Henri Lefebvre expose ainsi l’effet de la nouvelle urbanité capitaliste :

« Toutes les conditions se réunissent ainsi pour une domination parfaite, pour une exploitation raffinée des gens à la fois producteurs, consommateurs de produits, consommateurs d’espace. »

Ces deux constats réunis, celui de Lefebvre et de Jappe expose l’omniprésence à la fois de l’exploitation capitaliste et de son acceptation, à tel point que cette logique s’est ancré dans nos construction. Construction sociale et fonctionnement individuel et collectif normé autant que construction matérielle, infrastructure et fabrique d’un quotidien adapté à sa fonction, la reproduction de la valeur capitaliste, la croissance. Ainsi s’exprime l’aliénation.

En point final de son livre on trouve la spécialité de l’auteur, le lien entre la critique de la valeur qui lui est cher et le béton. Il se place ici au plus profond du discours anticapitaliste et forme même une critique de certaines de ses formes contemporaines. Il met donc en avant les deux aspects qu’ont le travail selon Marx, d’un côté le travail concret et de l’autre le travail abstrait. Le travail concret produit quelque chose, que ce soit un bien ou un service. Quelque chose que l’on peut constater, voir, toucher, sentir, etc. Le travail abstrait, lui, se mesure en temps passé à dépenser de l’énergie humaine, de « matière cérébrale, de muscles, de nerfs, de mains, etc. » comme le dit Marx. C’est ce travail abstrait qui est central dans la théorie de Marx, et inhérent au capitalisme. Ainsi la valeur concrète produite par le travail est une valeur d’usage, ce qu’on peut en faire, et la valeur abstraite, elle, dépend du travail nécessaire (à la quantité d’énergie nécessaire) pour produire un objet ou un service, – y compris ses prérequis (matière première, instruments, lieu de travail, etc.) –. Elle est une valeur abstraite qui devient visible qu’en terme d’échange ou de valeur d’échange. Mais cette valeur n’a rien de neutre ou d’innocent, précisément parce qu’elle est toujours la même, ou toujours sous la même forme (celle de la valeur comptée en heure de travail humain, en gros de l’argent, la « gelée » selon Marx). Une bombe peut donc avoir la même valeur qu’une certaine quantité de blé ou qu’un service, et, la valeur peut temporairement passer de l’un à l’autre. La valeur - conséquence du travail abstrait - qui forme la base du capitalisme, est l’incarnation temporaire d’une somme de valeur rattachée à une marchandise ou un service. Sur cette base, le principe fondateur du capitalisme est d’engendrer de la survaleur, de la plus-value, du profit. Cette logique repose donc sur une indifférence structurelle à l’égard du monde, sur une incapacité à prendre en compte les conséquences de la production. Ainsi, la production dans son ensemble (matériel ou service) n’étant quantifiées qu’en terme de valeur et ne servant qu’à produire de la survaleur, toutes considérations éthiques en est extraite totalement. Jappe donne l’exemple suivant :

Alors que des gens meurent de faim, on jette de la nourriture si elle ne permet pas de réaliser assez de profits, et on produit des millions de 4x4 si cela constitue un « bon investissement ». […] Chaque travail, et donc chaque marchandise, ne compte pas pour sa particularité et sa relation à la vie humaine, mais seulement en tant que portion plus ou moins grande d’une seule substance, d’une substance toujours égale, sans contenu et qui efface toutes particularités.

Dans le cadre du système financier capitaliste donc, il en va de sa survie – tant au niveau individuel qu’au niveau industriel (ou entrepreneurial) – de produire de la richesse, plus de richesse que ce qui a été nécessaire pour produire le bien ou le service. Seulement le capitalisme fait face à une impasse, pour accroître la survaleur, le maître mot fut le progrès, qui permet de produire plus en moins de temps et donc de faire de la maximisation. Seulement, celui-ci implique une baisse de la valeur puisqu’il faut moins de temps pour produire la même chose et qui dit baisse de la valeur dit baisse de la survaleur. Il est donc intrinsèquement nécessaire au capitalisme d’étendre ses marchées, son exploitation, sa production, pour pouvoir palier à la diminution de survaleur. Ce système, pour perdurer, a donc dû s’implanter partout et pousser à une consommation toujours plus démesurée, bien au-delà des besoins nécessaires, cela pour pouvoir maintenir sa place. C’est la valeur qui dicte nos quotidiens, pour nulles autres raisons que d’en produire plus et au détriment de notre temps, de nos aspirations diverses, des milieux naturels, des cultures multiformes et magnifiques qui forment la diversité. Construction ou destruction ne forment rien d’autre que du PIB et par contrainte ou aliénation, nous nous y accommodons.  

En revenant au Béton, Jappe souligne l’aspect suivant de la logique marchande : son annihilation de la diversité, qui produit finalement une annihilation du monde – même dans la pratique (monde compris comme ensemble du vivant, nous compris). Le béton, comme le plastique, est en adéquation parfaite avec le travail abstrait, il est la matérialisation parfaite de la logique de la valeur. Il représente le côté concret de l’abstraction marchande, véritable incarnation de la forme que prend le produit (le bien ou le service) lorsqu’il est régi par la loi de la valeur et de la survaleur capitaliste : un rouleau compresseur absolument destructeur. Lui le formule ainsi :

Le concrete (en anglais) est la face visible de l’abstraction. Il est un matériau sans limites propres (liquide au départ), amorphe, polymorphe, et qui peut être coulé dans n’importe quel moule. Il annule toutes les différences et est à peu près toujours le même (sauf quand son mélange est mal dosé). Il s’adapte à tous les climats, à toutes les circonstances. Il n’a aucune forme propre, mais peu toutes les prendre. Il n’existe nulle part à l’état naturel, mais est devenu omniprésent. Il en va de même pour la valeur : elle peut changer de forme, être argent, devenir marchandise, être argent à nouveau, passer par une série de métamorphose jusqu’à être méconnaissable – quand elle s’incarne dans une valeur d’usage – et reprendre ensuite sa forme initiale. La valeur capitaliste a aboli toutes les particularités locales, toutes les traditions, et s’est imposée comme le seule loi jusque dans les derniers recoins de la planète, dont la vie sociale obéissait auparavant à des lois fort différentes selon les régions ; de même, le béton a étendu son règne monotone au monde entier en homogénéisant par sa présence tous les lieux. La gelée du travail abstrait est faite de calcaire et de gravats.

La monotonie qu’amène le béton dans les constructions qu’on bâti avec lui se caractérise par la répétition en série, la multiplication de logements identiquement conformes à une concentration de la main d’œuvre vers les pôles de matérialisation du travail abstrait, les villes. Celles-ci qui, de plus en plus, s’étendent, se métamorphose grâce à ce matériaux si utile à la création de survaleur. Ainsi :

Le béton armé, avec sa durée de vie si fortement limitée, sa pleine inscription dans le monde de l’obsolescence programmée, son horizon temporel si courte, contribue aussi à la révolution anthropologique en cours et à la véritable redéfinition de certains des traits les plus profonds de l’humanité. De façon très générique, on peut dire que l’existence humaine se situe dans un champ placé entre deux pôles de l’éternité et du fugace, de ce qui reste et de ce qui passe – de l’« invariable » et du « relatif » comme disait Baudelaire. […] Les sociétés prémodernes et les systèmes de pensée qui les accompagnaient ont généralement insisté – du moins en Europe – sur la supériorité ontologique de l’immuable face à l’éphémère, en l’insérant dans un ensemble d’oppositions qui se recoupent et sont souvent considérées sous un angle hiérarchisé : forme-matière ; culture-nature ; masculin-féminin.

Finalement, il ajoute :

L’intégration du béton armé dans un cycle économique qui a transformé définitivement le bâtiment en marchandise qui, comme toute marchandise, est d’autant plus rentable que son rythme de renouvellement est plus rapide, sa facilité d’utilisation qui pousse à faire, défaire et refaire rapidement et sans calculs à long terme, contribue fortement à créer un monde où « nous ne nous retrouvons plus nous-mêmes » et où notre cadre de vie change, hélas, plus vite que nos cœurs. La tendance néfaste à ne penser qu’à courte échéance, et qui représente l’un des obstacles majeurs pour faire face à la catastrophe écologique, se voit grandement renforcée par la « liquéfaction » même de la pierre et des autres éléments de construction, apparemment si solides.

BETON, LE MATERIAU LE PLUS DESTRUCTEUR SUR TERRE

À côté du village d’Ewekoro, au Nigeria, la multinationale suisse LafargeHolcim exploite une cimenterie. Il y a de la poussière partout : sur les toits, dans les maisons, sur les champs. Selon les médecins, les habitant-e-s souffrent de dommages au foie, aux poumons et à la rate.

Avec beaucoup d’ironie Anselm Jappe fait allusion à un article du Guardian paru en 2019 :

[…] le journal libéral anglais The Guardian, qui n’est pas précisément un organe de l’anarcho-primitivisme, l’a qualifié de « matériau le plus destructeur sur Terre ». Le dossier – fort intéressant – qu’il lui a consacré reste cependant cantonné à des nocivités mesurables.

Jappe parle bien évidemment du béton armé. Pour cause, il est le matériau le plus utilisé dans le monde après l’eau à l’heure actuelle. Comme pour beaucoup de marchés capitalistes qui s’étendent toujours plus pour conjointement étendre leurs profits, le béton s’étend partout. Les ravages écologiques que ce matériau engendre sont absolument monstrueux. La production du ciment, consistant à calciner en majorité du calcaire à près de 1450° Celsius produit une tonne de CO2 pour deux tonnes de clinker produites (pour les cimenteries les plus perfectionnés). Le clinker est le composant du béton qui produit la réaction chimique lorsqu’on le mélange à de l’eau (et du sable pour le béton). Il en résulte la responsabilité du secteur cimentier de 6% à 8% des émissions mondiale de CO2. Seuls le pétrole, le charbon et le gaz font pire. Mais ce n’est pas tout, le béton armé, en plus de pousser à creuser les montagnes et détruire les écosystèmes pour extraire du calcaire, nécessite un système globalisé basé sur les ressources fossiles pour garantir sa production croissante, ressources au cœur du problème de dérèglement climatique mais aussi de destruction d’écosystèmes. La production s’accapare 10% de l’eau disponible, qui, selon Nature, aura lieu dans 75% des cas dans des milieux disposant de peu de ressources hydriques d’ici 2050. Il nécessite aussi une quantité inimaginable de sable et a même réussi à contribuer à la raréfaction de cet élément pourtant présent dans des proportions gigantesques. Ceci contribue à des conflits diplomatiques et crée des mafias du sable en Inde et ailleurs. Le sable est donc entré dans l’enfer de l’extractivisme capitaliste qui ne s’arrête devant rien et jette tout ce qui existe dans le chaudron de la valorisation pour s’assurer encore une petite prolongation de sa vie sous perfusion (perfusions aux pétroles et autres énergies fossiles). Les quelques 40 milliards de tonnes de sable et gravats extraits chaque année dans le monde provoquent des conséquences dramatiques sur les vivants, principalement sur les littoraux ou les plages qui sont littéralement mangées par des machines infernales qui retournent et broient toutes formes de vie dans les fonds marins. Des plages entières se font engloutir, même des îles en Indonésie ont fini par disparaître totalement. Reste à ajouter à ce bilan la destruction sans commune mesure du vivant en raison de l’expansion des villes et le caractère tentaculaire gigantesque des infrastructures. « Le béton ensevelit de vastes étendues de sol fertile, obstrue des rivières, suffoque des habitats et – agissant comme une deuxième peau aussi dure que de la roche – nous désensibilise par rapport à ce qui se passe à l’extérieur de notre forteresse urbaine ». En s’implantant partout, il a imposé son inefficacité technique en termes d’insuffisance thermique qui, par ailleurs, a fait exploser le recours à deux autres merveilles de la vie contemporaine : les isolants thermiques ainsi que la climatisation, une des inventions les plus inutiles et nocives de l’humanité (et inconnu lorsqu’on savait encore bâtir). Bête invention mais véritable offrande pour la logique de la valeur qui, après l’eau, peut maintenant transformer l’air respirable en marchandise. Et finalement, le mode de vie standardisé imposé par l’urbanisation, la voiture, la contrainte à l’emploi et autres logiques découlant de la logique de la valeur capitaliste, forment, de manière axiologique, une culture de la destruction, totalement indifférente aux causes et conséquence de l’avancement du rouleau compresseur capitaliste.

Souffrant du discours écologique grandissant, les promoteurs du béton armé constatent gentiment que leur produit ne jouit plus de la réputation qu’il avait aux beaux jours de l’enthousiasme pour le « progrès ». La plupart restent convaincus que le « progrès » saura nous sauver de la problématique écologique – trop souvent réduit à un problème climatique et uniquement lié aux émissions de gaz à effet de serre –. Seulement, comme c’est souvent le cas face à la crise écologique, ils veulent continuer sur la même route, mais d’une manière un peu plus présentable. En bon français, on appelle cela du greenwashing. Cependant, même si quelques industriels du béton ont commencé à adopter des techniques moins énergivores, cette diminution de la consommation énergétique est fortement compensée par l’augmentation de la consommation (effet rebond). Surtout, le capitalisme, en imposant la logique de la valeur à toutes les personnes auxquelles il a lui-même retiré les moyens de subsistance -, n’admet pas de rapport responsable aux ressources ou même une pensé écologique décroissante. Celui-ci, ne se basant que sur la gelée fluide et indifférencié qu’est la valeur, elle nécessite de faire croître la production de valeur en continu sous peine de mort (économique puis matérielle). Cette règle rend d’emblée et avec certitude le système capitalisme incompatible avec toutes les formes raisonnées d’écologie. En somme, toutes formes d’écologie qui souhaite considérer nos milieux naturels comme indispensable et comme partie intégrante de ce qui nous fait vivre, qui souhaite stopper le ravage de l’extractivisme et de l’étalement urbain, qui souhaite protéger l’intégrité des personnes et contrer les dynamiques d’oppressions structurelles, toutes formes d’écologie sociale décroissante, n’est nullement envisageable si nous gardons encore cette forme organisationnelle politico-économique.

Le constat que Greenpeace fait dans son rapport sur LafargeHolcim n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres de la destruction que les entreprises soumises aux lois de croissance à tout prix nous font subir. Ne résonne dans leur fonctionnement que cette seule loi, celle de créer de la survaleur. LafargeHolcim ne s’arrête devant rien pour atteindre ses objectifs. Ici en Suisse, Holcim n’hésite pas à faire appel aux travailleurs frontaliers pour réduire leurs coups de main d’œuvre. En même temps, l’entreprise  cherche à limiter leurs taxes en siégeant dans le canton de Zug. Aussi, elle n’hésite pas à se congratuler de son attention portée à l’ « écologique » en s’emparant de slogans tels que « votre partenaire régional pour la construction durable ». Ces immenses lettres imprimées en vert bien sûr, s’élèvent sur la façade d’une des usines les plus émettrice de CO2 en suisse, summum de l’hypocrisie. La cimenterie d’Eclépens est la sixième émettrice sur le territoir. Avec 800'000 tonnes de ciment produit chaque année, elle produit 400'000 tonnes de CO2 et se vente d’une durabilité qui, comme nous l’avons vu plus haut, n’est qu’un mirage. Cette démarche mensongère est purement marketing et sert à maintenir la place de l’entreprise sur le marché dans ces temps de questionnements écologique. Une fois de plus, et en bon français toujours, c’est du greenwashing. Pire encore, cette logique marchande, chez LafargeHolcim, s’adapte en fonction des brèches qui s’offrent à eux. Sans hésiter, lorsque les normes ou les législations le permettent, ou pire, lorsque – selon eux – personne ne se plaindra de leurs actions, ils font l’impasse sur les droits humains autant que sur les conséquences dramatiques sur les écosystèmes de leurs exploitations. L’entreprise franco-suisse est aujourd’hui mise en examen pour « complicité de crimes contre l'humanité", "financement d'une entreprise terroriste" et "mise en danger délibérée de la vie" de salariés. Elle aurait versé des pots-de-vin à hauteur de 13 millions d’Euro à l’État Islamique pour pouvoir continuer son exploitation en Syrie. Elle est également tenue responsable, comme mentionné plus haut, de 122 cas de pollution environnementale et de violation des droits humains dans 34 pays différents. Cette liste établie par Greenpeace en dit long sur l’imbrications du géant cimentier dans le système capitaliste. L’omniprésence du béton armé - comme celle de la logique de la valeur - au niveau mondial n’est pas soutenable, ni même souhaitable pour la majeure partie des vivants. Il devient urgent face à la destruction globale qu’engendre la logique marchande de faire barrage et de proposer d’autres rapports.  

En conclusion Anselm Jappe nous rappelle que :

La critique de l’architecture, et du béton en particulier, constitue le point de jonction idéal entre la critique du capitalisme, en tant que système économique et social, et la critique de la société industrielle. Ces deux formes de vie se sont développées conjointement depuis au moins le XVIIIe siècle. De même qu’il ne peut pas y avoir un capitalisme « écologique » ou « verte », parce que le capitalisme est toujours industriel, l’industrie n’est pas « neutre » et, loin de pouvoir être récupérée pour la construction d’une société libérée (comme le croyait le mouvement ouvrier), elle s’appuie sur des structures propres qui en déterminent l’usage.

Les nouvelles tendances de l’urbanisme et les nouvelles techniques d’écoconstruction, ou encore l’« urbanisme participatif » ne vaudront pas grand-chose sans s’intégrer dans une logique anticapitaliste (ou décroissante). Car il faut changer la vie avant de changer la ville. Si l’urbanisme, même le mieux intentionné du monde, présuppose de collaborer avec les institutions en place et de respecter les « impératifs écologique », alors rien de bon ne pourra en sortir. Un nombre d’esclaves ne compose pas une ville.